Rencontre avec Jack Grace

Pitchfork Avant Garde

Jack Grace est un artiste originaire de Sydney en Australie, depuis 2016 il produit des titres mêlant piano, voix et arrangements électroniques. Nous l’avons rencontré pour une interview à l’occasion de son concert au Pitchfork Avant Garde. Lors de cette rencontre, nous avons parlé de sa musique, de ses inspirations, de son processus créatif mais aussi du concept de « sad boy ».

 

 

Bonjour Jack Grace, bienvenu chez Radio 17bis. Merci d’être ici avec nous pour cette interview. 

Qu’est-ce que tu ressens par rapport au fait de jouer au Pitchfork Avant Garde ?

« C’est évidemment un plaisir absolu de jouer à Paris, c’est mon premier concert en France donc à ce niveau là je suis très heureux. Et quand j’ai vu les autres artistes qui sont invités à jouer ça a ajouté un niveau supplémentaire d’excitation, je trouve que le choix de la programmation est toujours quelque chose d’important et voir que quelqu’un a organisé exactement ce à quoi j’aimerais assisté, c’est vraiment génial ! »

 

Ton premier single Hills est sorti en 2016, est-ce qu’auparavant tu produisais de la musique pour toi ou pour d’autres gens ?

« Je suis Australien, je viens de Sydney, avant ce single je travaillais avec d’autres artistes locaux. Je ne faisais pas de la musique au format que je produit maintenant, soit des titres enregistrés. Je jouais beaucoup de Jazz, du piano, je faisais beaucoup de live et d’improvisations donc il y a eu plusieurs années avant que je commence à enregistrer mais je faisais quand même parti de la scène locale. »

 

 

Depuis combien de temps tu fais de la musique ? Quand as-tu commencé ?

« J’ai commencé à jouer du piano quand j’avais 5 ans mais en terme d’enregistrement de musique, je crois que j’ai commencé au lycée, dans ma chambre et c’est parti de là. Ça m’a pris pas mal de temps avant que j’ai le courage de mettre mon nom sur quelque chose et que je commence mon truc à moi, ça m’a pris des années plus particulièrement de commencer à chanter et de vraiment réaliser que c’est ce que je voulais faire. »

 

Quand as-tu commencé à chanter et surtout à réaliser que ta voix était un outil puissant ?

« En grandissant je chantais un peu mais mes parents me disaient toujours que je n’étais pas le chanteur, que c’était mon père le chanteur, ce qui est assez drôle ! On me destinait à jouer uniquement du piano. Mon père n’était pas chanteur de quelque façon que ce soit, c’était un homme d’affaires ou un promoteur. Il chantait juste à la maison mais il pouvait faire des imitations de chanteurs connus et on pensait que ça sonnait pareil donc je n’ai jamais réellement suivi cette voie, du moins pas avant la vingtaine. Et c’est au moment de donner une demo à un artiste, j’ai juste décidé que j’aimais cette version et que je ne devais peut-être pas la donner à quelqu’un d’autre. Ça a commencé avec cette chanson Hills. J’ai fait la voix et j’ai pensé que je ne savais pas si quelqu’un d’autre pouvait la faire, j’ai ressenti le besoin que ce soit ma voix. C’était une étape qui a marqué le début de mon projet, j’ai commencé à m’écouter et à accepter le son de ma voix. »

 

Ta musique est hybride, on y entend des sons différents comme le footwork, le gospel, des boucle et une accumulation de couches. Est-ce que tu ressens un besoin d’hybridation ? Est-ce que ça vient de tes inspirations ou de ton processus créatif ?

« Je pense que quand j’ai commencé à faire mes propres productions, c’était entouré d’une grande naïveté. D’une certaine façon, je ne savais pas pourquoi certaines choses n’avaient jamais été faites et peut-être que j’étais naïf de penser qu’elles n’avaient jamais été faites. Elles avaient probablement déjà été faites car la plupart des chose ont déjà été faites. Je ne pensais pas découvrir quelque chose de nouveau mais pour moi à l’époque, dans mon studio, je ressentais que c’était nouveau.

Donc pour la plupart, il n’y a avait pas nécessairement de référence. Alors que quand j’ai continué à faire de la musique, j’écoutais de plus en plus de sons et c’est ce moment où tu commence à vouloir préciser le son que toi tu fais. Je pense que mes premiers EPs ont été des opportunités pour expérimenter avec différents tons, couches et textures. Je ne l’aurais probablement pas fait si je travaillais avec un autre chanteur. D’un point de vue local, en Australie, Jack Grace était comme une occasion de m’amuser avec tout ça et d’expérimenter. Je crois que hors de ça, dans un contexte plus global, où personne ne me connaît, c’est perçu comme tout ce que je fais mais en fait ça a commencé comme un projet expérimental. Le truc pour moi était d’explorer différents tempos voir de chanter à différents tempos comme dans Hills ou le titre Us sur le nouvel EP. C’est juste moi qui expérimente, qui écrit avec des formes différentes. Sur mon prochain album ce sera plus traditionnel. Cela va correspondre à ce que je veux faire pour une plus longue période. Ces EPs explorent ces différentes choses et genres que j’aime. J’ai essayé de trouver une façon d’assembler des choses sans forcer pour que ça ait du sens. »

 

 

Qu’est-ce que t’inspires le plus ? Est-ce que c’est des moments précis de ta vie, des gens, des expériences, des lieux ?

Je pense qu’en terme d’idées pour des titres, elle sortent juste de toi. Pour moi, une chanson est souvent cristallisée quand elle a une phrase ou quelques mots qui je pense vont bien ensemble, et après j’imagine comment ça pourrait marcher avec la palette de textures, de sons que j’ai. Mais j’essaye toujours de réduire ces idées de trente secondes, quelque chose qui capture un sentiment sur un temps donné ou une expérience, quelque chose qui met le doigt sur l’expérience pour ce qu’elle est, ce sont ces expériences que tout le monde vit. Il n’y a pas de nouvelle découverte émotionnellement parlant. Tout le monde expérimente ces choses. C’est juste la façon dont elles sont cadrées, équilibrées, projetées, enregistrées, restituées, c’est tout ce qui change. »

 

Tu as récemment signé avec un nouveau label, Of Leisure, avant ça tu sortais ta musique sur Create/ Control, un label qui permet aux artistes d’avoir les droits sur leur travail à 100%. Est-ce que ça change quelque chose pour toi ?

« Je crois que je n’ai jamais vraiment signé pour mes projets perso parce que je voulais être libre de faire ce que je souhaitais. Je ne sais pas vraiment ou je vais après ce que je viens de sortir. Je regarde juste ce qu’il y a en face de moi. Donc je n’ai jamais pensé à me lier ainsi parce que ce ne serait juste pour personne dans cette situation. Il n’y a pas de différence d’un point de vue créatif, j’ai juste un soutien supplémentaire de la part du label. Il est basé à Sydney et très centré sur cette ville, moi j’aime voyager et jouer ma musique dans des lieux différents. Donc depuis Sydney, c’est un moyen pour moi d’amener ma musique ailleurs, de trouver différents partenaires et lieux pour travailler partout. Les gars de Sydney sont arrangeants sur ce point et ils m’encouragent et me font aller partout où je veux emmener ma musique. »

 

C’est davantage une structure ?

« Oui, exactement. je pense que l’industrie change tellement rapidement qu’il faut que les boîtes changent aussi ce qu’elles font très vite. L’industrie sera tout à fait différente dans trois ou quatre ans. C’est donc plus une question de qui est disponible, qui peut travailler avec toi, qui veut travailler sur ton projet. Je fais mon prochain album avec eux et après je ne sais pas. Je dois d’abord finir mon album, j’avance étape par étape. Je ne suis pas le genre d’artiste à penser cinq ou six albums à l’avance ! »

 

 

Il y a une création visuelle avec ta musique. Les effets pour la vidéo du titre if I tremble sont très impressionnants ! Est-ce que tu te charges aussi de la direction artistique de tes clips ?

« Je collabore avec des gens mais je suis très impliqué. Je n’ai fait que quelques vidéos mais chaque projet a été vraiment drôle, toujours avec une touche DIY parce que c’est exactement ce qui se passe, on a pas de budget donc on fait au mieux avec ce qu’on a. C’est souvent des gens qui ont entendu mes chansons qui m’approchent. On commence à parler d’une idée, je pense que pour la vidéo de if I tremble on a commencé à parler d’une idée et quand j’ai rencontré le réalisateur qui m’a aidé ça a changé. On a eu l’idée au cours d’une conversation et une amie à moi qui a un blog qui s’appelle Clo, Lauren Faye, qui vit à Londre, a dit qu’elle connaissait un lieu où filmer, qu’elle pouvait nous aider pour ci et ça. Plus on en parlait et plus ça grandissait. Le montage représente 90% du travail. Quand tu voyages, tu peux t’y mettre n’importe où. Tu reçois un montage et t’écris des notes, tu dis ce que tu aimes, ce que tu aimes moins et tu les renvoies. J’aimerais que ça soit une plus grande partie de ce que je fais. à mesure que mon projet avance, j’ai une plus forte conception visuelle pour le chapitre suivant. Ce n’est pas un pan dans lequel j’ai mis autant d’énergie que je voulais mais je veux changer ça. Quand tu entends quelque chose pour la première fois, tu vois aussi quelque chose pour la première fois. C’est là où je veux arriver. J’ai aussi le sentiment que ça pourrait être libérateur, car j’adore rencontrer des gens. Quand j’enregistre, je suis solitaire à fond donc les clips c’est un peu une excuse pour traîner avec d’autres créatifs et m’amuser. »

 

Tu mets en avant des sujets très personnels dans tes chansons. Quand ton EP if I tremble est sorti tu as dit qu’il traitait de l’angoisse induite par l’intimité des relations. Pourquoi ce choix ?

« C’est un équilibre délicat, de manière générale je n’aime pas l’art qui se sert du public comme d’un thérapeute. Ce n’est pas quelque chose que j’apprécie mais quand je suis revenu sur quelques unes de mes musiques j’ai pensé “ouai j’ai mis des gens face à des choses là” ! J’essaye de suivre cette ligne et des fois je ne pense pas y être arrivé aussi bien que je l’espérais. Pour if I tremble, il est certain qu’il y a une essence personnelle. Parfois quand tu écris ta musique, c’est facile d’en faire un ami, un confident, de l’utiliser comme quelque chose de réconfortant et quand vient le moment de la sortir, ça devient soudainement autre chose. Son interprétation n’est plus ouverte, ce qui se passe est clair. La chanson if I tremble est clairement sur le fait de perdre quelqu’un. C’est quelque chose que tout le monde traverse je pense mais je l’ai vécu plusieurs fois. »

 

Donc ce n’était pas évident de montrer ta vulnérabilité dans ton travail ?

« Il y a quelque chose au sujet de la vulnérabilité dans la musique que j’aime beaucoup. Je n’y pense pas, c’est juste comme ça que ça vient et que ça se présente. Parfois tu peux gérer la production pour ne pas couvrir les choses ou les couvrir. Généralement, j’aime et j’essaye de maintenir une production qui ne recouvre pas le chant. Je pense que la vulnérabilité réside parfois dans cet aspect, dans la performance. Alors ça peut être de ne pas trop tuner la voix ou parfois de vraiment beaucoup la tuner pour faire ressortir la vulnérabilité. C’est changeant mais c’est pour y préserver une forme d’émotion. C’est bizarre parce que l’émotion humaine est profonde dans les machines. Cela ne vient pas nécessairement d’une voix seule. Il y a la vulnérabilité que je cherche quand j’écoute de la musique et celle que j’essaye de préserver quand je fais de la musique. »

 

Je comprends ce que tu veux dire et c’est lié à ma prochaine question. Qu’est-ce que tu penses du fait que les artistes masculins sont catégorisés comme des “sad boy” dès qu’ils créent de la musique qui traite de la tristesse, du doute, de la peur, du désir, de la dépression et même du deuil. C’est arrivé récemment quand James Blake a sorti son dernier single Don’t miss it, un média l’a stigmatisé avec cette étiquette et il a répondu en disant à quel point la santé mentale était un sujet sérieux.

« Il y a beaucoup de choses à dire là dessus. Malheureusement, je ne suis pas assez éloquent pour en faire un bon résumé. Absolument… Si tu fais quelque chose qui est ouvertement émotionnel et que tu es un homme, l’image évoquée et l’esprit c’est la tendance du sad boy et c’est facile de se cacher derrière ça. À une époque où beaucoup de choses sont sources de souci, c’est assez minime parmi ce qui me pose problème. Mais c’est énervant, parce que dans ma culture, en Australie, où le taux de suicide chez les jeunes, et les jeunes hommes en particulier, les gens essayent de comprendre ce qui se passe et pourquoi les hommes ne parlent pas plus entre eux, pourquoi ils ne sont pas plus ouverts au sujet de leurs sentiments. Quand en fait ça arrive à travers l’art, c’est déformé comme étant quelque chose de potentiellement non sincère. C’est au point ou… par exemple, ce qui est arrivé à Lil Peep ou d’autres…quand il était évident que les choses n’allaient pas mais qu’on faisait de l’argent avec ça… il y a tellement de commerce autour de la tristesse. On le voit dans cet exemple, c’est retourné contre l’artiste et c’est à la fois ce qui le défini et ce qui le tue. 

Le commentaire fait sur James Blake est profondément méprisant. Selon moi, en tant qu’artiste, James Blake est beaucoup plus qu’un “sad boy”. Ce qu’il a dit à ce moment là était très important. C’est aussi important, dans le climat politique actuel, d’avoir des hommes qui défendent des choses qui sont beaucoup plus pertinentes que ce qu’on pense qu’il reviendrait aux hommes de défendre. C’est une voix positive, c’était sincère et je pense que si il y a bien quelqu’un ici qui est capable de trouver une voie pour prendre soin de la façon dont les artistes existent dans l’industrie c’est James Blake. J’ai lu ce qu’il a exprimé sur la santé mentale, c’est positif et rafraîchissant à entendre en tant qu’artiste. Je ne me compare pas à lui ou à ce qu’il fait mais j’imagine le genre de pressions qu’il peut vivre et de voir qu’il a repoussé ça de façon claire c’est toujours inspirant. Les gens peuvent être si facilement réduits à des cases pour quelque chose. Il a été banalisé par une phrase dans un article. Je comprends aussi qu’on ne peut pas être en colère contre le journaliste qui utilise cette étiquette car ça a été construit par une culture toute entière. »

 

Je ne pense pas qu’il y voyaient une offense, c’était une blague mais c’est un sujet sérieux.

« Beaucoup de gens trouve qu’il est difficile d’être honnête, ça met dans une position bizarre d’être honnête ou sérieux quand on fait de l’art. Ça met les gens mal à l’aise et ça l’est parfois. Je ne pense pas que ce soit juste de réagir en minimisant la situation par un commentaire qui en fait quelque chose de non sincère ou qui est méprisant. Mais je comprends, c’est une zone complexe. C’est vraiment difficile. Quand James Blake bats en brèche il ne le fait pas nécessairement contre l’article mais plutôt contre tout la culture autour. C’est pour ça qu’il l’a bien fait. J’ai pensé que j’étais chanceux de ne pas avoir à faire ça. C’est vraiment difficile d’être tempéré et concis dans une telle situation et ça illustre bien la façon dont il fait sa musique et son art. C’est sa marque de fabrique je pense et c’est cool. »

 

 

Bien que tu produise des titres qu’on peut qualifier de calme et introspectifs, j’entends des éléments de club music à l’intérieur. Est-ce que tu es intéressé pas le clubbing ou la musique faite pour les clubs ? Est-ce que tu as des artistes électroniques préférés ?

« J’ai eu une période quand j’étais à Sidney où j’aimais « clubber » mais je pense que peu de temps après être allé à Amsterdam je me suis rendu compte que mon expérience n’avait rien à voir avec ça. à Sydney nous avions beaucoup de fêtes en appartement et on sortait plus tard, éventuellement pour finir dans un club pour les derniers verres si on pouvait se les payer. Ou c’était quand je tournais avec un groupe. En fait, j’écoute beaucoup de club music avec mon casque quand je marche en ville. C’est la façon dont je me suis intéressé à cette musique, par moi-même. Je pense que c’est pour ça que les éléments de club music présents dans ma musique n’ont rien de club dans la façon dont ils sont joués. Mais j’adore la club musique britannique, le footwork et le juke de Chicago et beaucoup de club music utilisé dans le Hip Hop et la Trap. Il y a des tons, parfois des choses qu’on pense venir d’un endroit, comme Atlanta, mais qui vienne de tout autre part au Royaume-Uni. J’ai écouté beaucoup de sorties de R&S records ou Hessle Audio, tous des labels britanniques. Il y a des trucs qui m’ont vraiment obsédés, sur Waarp, j’aime des artistes comme Oneohtrix Point ver, Mark Pritchard et évidemment Four Tet. »

 

Quels sont tes projets à venir ?

« J’ai quelques concerts qui arrivent l’année prochaine. Je sortirais un album après ma tournée aux Etats-Unis, ici en Europe et de retour à la maison, donc je dirais en milieu d’année. Mon objectif principal en ce moment est de travailler sur ce qui vient. Il y a quelques autres petit projets qui vont sortir, sur lesquels je me suis rattaché et sur lesquels j’ai travaillé les années passées, il y a un nouvel album pour une chanteuse Australienne qui s’appelle Ngaiire. »

 

Dernière question, y a-t-il un artiste que tu recommanderais à nos auditeurs ?

« Il joue également au Pitchfork Avant Garde, c’est Westerman. Je l’écoutais ce matin, belle écriture ! »

 

 

Pour retrouver le reportage de Radio 17bis au Pitchfork Avant Garde – avec un extrait du live de Jack Grace – c’est ici !